Journée du chandail rose : retour aux fondements des droits de la personne

La Journée du chandail rose a commencé par un geste simple et courageux. En 2007, deux élèves du secondaire en Nouvelle-Écosse ont demandé à leurs camarades de porter du rose, un acte posé à la suite du harcèlement subi par un élève plus jeune parce qu’il portait un chandail rose. Le harcèlement était motivé par l’homophobie avec l’idée qu’un garçon qui porte du rose est gai et qu’il peut donc être ridiculisé. Ce qui a d’abord été une marque de soutien envers un camarade est ensuite devenu un mouvement national et international contre l’intimidation.

Avec le temps, la Journée du chandail rose a pris de l’ampleur, mais son message initial centré sur les droits de la personne s’est graduellement estompé. Elle est aujourd’hui surtout perçue comme une journée de lutte contre l’intimidation. Ce message est important, mais à l’origine, il n’était pas seulement question d’intimidation. Il s’agissait d’un cas de harcèlement lié à l’orientation sexuelle présumée d’un élève et à son expression de genre. En portant des chandails roses, les élèves ont dénoncé un traitement injuste lié à l’identité de leur camarade et attiré l’attention sur les enjeux de pouvoir, d’identité et d’homophobie.

Cette distinction est importante.
L’intimidation est souvent décrite comme un comportement répété et blessant visant à causer du tort. Dans ce type de situation, les écoles prennent généralement des mesures disciplinaires, proposent de la médiation ou mettent en place des plans d’intervention. Cependant, lorsqu’une personne est ciblée en raison de qui elle est, ou de ce que l’on croit qu’elle est, il s’agit d’un enjeu de droits de la personne. Au Canada, des caractéristiques personnelles comme l’orientation sexuelle, l’identité et l’expression de genre, la race, l’âge, le handicap, la religion et le sexe constituent des motifs protégés par les lois sur les droits de la personne. Lorsqu’une personne est harcelée en raison de l’un de ces motifs, il ne s’agit pas simplement d’un conflit personnel. Il s’agit de discrimination.

Lorsque les écoles regroupent tous les comportements nuisibles sous l’unique étiquette de l’« intimidation », elles risquent d’occulter le harcèlement fondé sur des motifs protégés. Le terme « intimidation » peut ainsi cacher le fait que certains comportements reposent sur le racisme, l’homophobie, la transphobie, le validisme ou le sexisme.

À titre d’exemple, une dispute à propos d’un jeu n’est pas comparable à des insultes raciales. Taquiner quelqu’un à propos de ses devoirs n’équivaut pas à se moquer d’une personne parce qu’elle est transgenre. Les deux situations peuvent être blessantes, mais une seule constitue une forme de harcèlement fondé sur un motif protégé par les lois sur les droits de la personne.

C’est souvent à ce niveau que les systèmes montrent leurs limites. De nombreuses écoles disposent de politiques contre l’intimidation. Toutefois, ces politiques n’exigent pas toujours du personnel qu’il se demande si le comportement était lié à un motif protégé. Si cette question n’est pas posée, des incidents de racisme ou d’homophobie peuvent simplement être classés comme de l’intimidation. Dans de tels cas, les élèves peuvent ne pas recevoir la protection à laquelle ils ont droit en vertu des lois sur les droits de la personne. Les écoles peuvent aussi passer à côté de formes de discrimination récurrentes qui nécessitent des mesures plus soutenues.

Le harcèlement fondé sur l’identité exige plus qu’un simple rappel à la bienveillance. Il implique une responsabilisation et, parfois, des changements systémiques. Les écoles peuvent devoir offrir une meilleure formation au personnel, mettre en place des mécanismes de signalement plus clairs ou adopter des politiques plus solides. Elles peuvent aussi être amenées à se demander si leur culture scolaire soutient réellement les élèves issus de groupes marginalisés. Les lois en matière de droits de la personne reconnaissent que l’équité ne signifie pas toujours traiter tout le monde de la même façon. Elle consiste plutôt à éliminer les obstacles auxquels font face les personnes victimes de discrimination.

Pour marquer la Journée du chandail rose, il faut se rappeler ses racines dans la lutte contre l’homophobie. Les chandails roses n’étaient pas seulement un symbole de gentillesse. Ils représentaient une prise de position publique contre l’idée qu’être gai, ou être perçu comme gai, est quelque chose de mal. Ils remettaient en question des conceptions étroites du genre et de l’identité. À la base, la Journée du chandail rose visait à protéger la dignité.

Si nous voulons rester fidèles à cette histoire, nous devons être clairs dans nos paroles et dans nos actions. Nous pouvons promouvoir la bienveillance, mais nous devons aussi nommer la discrimination quand elle se manifeste. Nous devons nous demander non seulement « S’agit-il d’intimidation? », mais aussi « S’agit-il de harcèlement fondé sur un motif protégé? ». Si c’est le cas, nous avons l’obligation légale et morale d’intervenir pour protéger les droits de la personne.

La Journée du chandail rose doit être plus qu’un simple rappel annuel à la gentillesse. Elle doit nous rappeler que chaque personne a le droit de se sentir en sécurité et respectée. En revenant à ses racines ancrées dans les droits de la personne, nous pouvons faire en sorte que ce mouvement soit non seulement symbolique, mais aussi porteur de sens et durable.